
Dans la tribune Zone Expos
Le projet Bronfman, le Projet Peanut et le retour des Expos à Montréal
13 sept. 2026 · 3 vues
Pendant plusieurs années, le retour des Expos à Montréal semblait devoir passer par une formule pour le moins inhabituelle : partager une équipe de baseball avec Tampa Bay.
Le projet était porté à Montréal par Stephen Bronfman, fils de Charles Bronfman, le propriétaire fondateur des Expos en 1969. À ses côtés se trouvait un groupe particulièrement solide d’entrepreneurs québécois.
L’idée a progressé suffisamment pour obtenir l’appui initial de la Major League Baseball, identifier un secteur pour construire un stade à Montréal et amorcer des discussions avec les gouvernements.
Puis, en janvier 2022, tout s’est arrêté.
La MLB a elle-même mis fin au projet des « villes sœurs », fermant la porte à une équipe qui aurait partagé sa saison entre Tampa Bay et Montréal.
Quatre ans plus tard, Montréal revient pourtant dans la conversation.
Cette fois, il n’est plus question d’une demi-équipe. Avec une éventuelle expansion de la MLB à 32 franchises qui se dessine à l’horizon, le Projet Peanut tente de préparer Montréal pour quelque chose que la ville n’a plus eu depuis 2004 : sa propre équipe de baseball majeur.
Le groupe Bronfman voulait d’abord une équipe complète
Le projet de Stephen Bronfman n’est pas né avec l'idée de partager les Rays.
Depuis plusieurs années, son groupe travaillait sur différentes possibilités permettant de ramener une franchise permanente à Montréal.
Et Bronfman n’était pas seul.
Le Groupe de Montréal réunissait notamment Pierre Boivin, ancien président du Canadien de Montréal, Alain Bouchard, fondateur de Couche-Tard, Mitch Garber, Eric Boyko, fondateur de Stingray, et Stéphan Crétier, fondateur de GardaWorld.
Autrement dit, Montréal avait réussi à réunir autour d'une même table plusieurs entrepreneurs québécois disposant d'une expérience considérable en affaires et d'importantes ressources financières.
Le groupe avait également commandé une étude de marché pour mesurer la capacité de Montréal à accueillir de nouveau le baseball majeur.
Les conclusions étaient encourageantes.
L'étude estimait notamment que Montréal possédait une population, un bassin d'entreprises et un marché médiatique suffisants pour soutenir une franchise. Un sondage réalisé auprès de près de 14 000 personnes avait également démontré un intérêt important pour le retour d'une équipe.
Mais une condition revenait constamment : le stade devait être situé près du centre-ville et facilement accessible en transport collectif.
Le bassin Peel comme nouvelle maison des Expos
Le groupe Bronfman avait justement identifié le secteur du bassin Peel, près du centre-ville, comme emplacement privilégié.
Le concept prévoyait un stade ouvert d'environ 30 000 places intégré à un développement beaucoup plus vaste.
L'idée ressemblait déjà à ce qu'on retrouve aujourd'hui autour de plusieurs nouveaux projets sportifs nord-américains : le stade devait devenir le moteur d'un quartier comprenant commerces, bureaux, espaces publics et autres activités fonctionnant toute l'année.
Le baseball n'était donc qu'une partie du projet immobilier.
La proximité du centre-ville et du futur Réseau express métropolitain représentait également un élément central de la stratégie.
Mais il restait un problème majeur : obtenir une équipe.
Puis les Rays sont entrés dans le portrait
À Tampa Bay, les Rays vivaient depuis longtemps avec un problème différent.
Malgré leurs succès sur le terrain, l'équipe éprouvait des difficultés à attirer suffisamment de spectateurs au Tropicana Field et cherchait une solution à long terme pour son stade.
C'est dans ce contexte qu'une idée extrêmement inhabituelle est apparue : une seule franchise, deux villes et deux stades.
En juin 2019, la MLB a donné aux Rays l'autorisation d'explorer officiellement cette possibilité.
Le scénario prévoyait que l'équipe commence sa saison en Floride avant de jouer une importante portion de son calendrier estival à Montréal.
Chaque marché aurait possédé son propre stade extérieur.
L'idée permettait théoriquement aux Rays de profiter de deux marchés tout en réduisant le coût des infrastructures. La météo rendait également la formule intéressante : la Floride au printemps et Montréal pendant les mois plus chauds.
Pour Montréal, ce n'était évidemment pas le retour complet des Expos dont rêvaient plusieurs amateurs.
Mais c'était du baseball majeur.
Et surtout, c'était une porte d'entrée.
Une demi-équipe pour éventuellement obtenir mieux?
La formule a toujours provoqué des réactions partagées à Montréal.
Pour certains, accepter une équipe pendant seulement une partie de la saison revenait à reconnaître que Montréal n'était plus capable de soutenir seule une franchise.
Pour d'autres, c'était une façon pragmatique de remettre un pied dans la MLB.
Une fois un stade construit, une clientèle développée et le marché montréalais démontré, rien n'empêchait d'imaginer qu'un jour Montréal puisse redevenir une ville de baseball à temps plein.
Même Stuart Sternberg, alors propriétaire principal des Rays, avait reconnu que les premiers résultats présentés par le groupe montréalais étaient encourageants.
Le projet avançait donc.
Des sites avaient été étudiés dans les deux marchés. Des concepts de stades avaient été développés. Bronfman discutait avec Québec et Montréal.
Pendant plus de deux ans, l'idée d'une équipe Tampa Bay–Montréal est passée du statut de scénario improbable à celui de véritable projet étudié par la MLB.
La MLB met elle-même fin au projet
Le revirement est survenu le 20 janvier 2022.
Le comité exécutif de la Major League Baseball a informé les Rays qu'il n'autoriserait finalement pas le projet de villes sœurs.
La décision était d'autant plus brutale que la MLB avait donné en 2019 la permission d'explorer cette formule.
Après plus de deux ans de travail, le projet était mort.
Stephen Bronfman a reconnu publiquement sa profonde déception. Son groupe avait travaillé sur le stade, le financement, le développement immobilier et les relations avec les différents paliers de gouvernement.
Mais sans l'autorisation de la MLB, il n'y avait plus de projet.
Le retour des Expos semblait encore une fois repoussé pour une durée indéterminée.
Pourtant, tout ce travail n'a pas été inutile
C'est probablement l'aspect le plus intéressant lorsqu'on regarde aujourd'hui le Projet Peanut.
Le groupe Bronfman n'a pas ramené les Expos, mais il a contribué à répondre à une question fondamentale : Montréal peut-elle encore être un marché de baseball majeur?
Les différentes études réalisées au fil des années ont démontré qu'il existe un marché potentiel.
Le milieu des affaires s'est mobilisé.
Des investisseurs importants ont accepté de s'associer publiquement au projet.
La MLB a entretenu des discussions sérieuses avec Montréal.
Des milliers de partisans ont rempli le Stade olympique lors des matchs préparatoires des Blue Jays.
Et un véritable projet de stade a été étudié.
Tout cela fait maintenant partie du dossier montréalais.
Le problème du projet Bronfman n'était donc pas nécessairement Montréal.
C'était en grande partie la formule choisie pour y ramener le baseball.
Le contexte est aujourd'hui très différent
La situation de la MLB a considérablement évolué depuis 2022.
Les Athletics ont quitté Oakland et leur projet de stade à Las Vegas avance. La situation des Rays a elle aussi changé, et la question d'un partage avec Montréal ne fait plus partie des solutions envisagées.
Surtout, le commissaire Rob Manfred parle depuis plusieurs années de faire passer éventuellement la MLB de 30 à 32 équipes.
Ce changement est fondamental pour Montréal.
Une expansion signifie qu'il ne serait plus nécessaire d'attendre qu'un propriétaire décide de déménager son équipe ou d'inventer une formule inhabituelle comme celle des villes sœurs.
Deux nouvelles franchises pourraient être créées.
Et Montréal pourrait directement tenter d'en obtenir une.
En 2026, aucun processus officiel d'expansion n'est encore lancé. La MLB doit notamment traverser la prochaine ronde de négociations collectives et continuer de clarifier la situation des stades de certaines franchises.
Mais le scénario d'une ligue à 32 équipes est désormais suffisamment sérieux pour que plusieurs villes se préparent.
Nashville, Salt Lake City, Portland, Orlando, Charlotte et d'autres marchés travaillent déjà à se positionner.
Montréal ne sera donc pas seule.
Le Projet Peanut reprend le flambeau
C'est précisément dans ce contexte qu'arrive le Projet Peanut, mené par l'entrepreneur montréalais Ashkan Karbasfrooshan.
La stratégie diffère du projet Bronfman sur un point essentiel : l'objectif est une franchise montréalaise à temps plein.
Pas 40 matchs.
Pas une équipe partagée.
Une véritable franchise de la MLB basée à Montréal.
Karbasfrooshan travaille à réunir les investisseurs et les dirigeants nécessaires pour qu'un groupe montréalais soit prêt lorsque la MLB ouvrira éventuellement son processus d'expansion.
Le projet s'est également entouré de personnes possédant une expérience directe dans le sport professionnel, notamment l'ancien directeur général des Dodgers Dan Evans pour le volet baseball.
Et le travail sur le stade a déjà commencé.
En septembre 2026, le Projet Peanut a lancé une demande de propositions foncières afin d'identifier différents terrains du Grand Montréal susceptibles d'accueillir un stade et un développement immobilier à usage mixte.
D'une certaine façon, le nouveau groupe reprend donc plusieurs questions auxquelles Bronfman avait déjà tenté de répondre : qui financera l'équipe? Où jouera-t-elle? Quel modèle immobilier peut rendre le projet viable? Et comment convaincre la MLB?
Montréal a-t-elle réellement une chance?
Oui.
Mais avoir une chance et être favorite sont deux choses très différentes.
Montréal possède plusieurs arguments importants.
La région métropolitaine compte plus de quatre millions d'habitants. La ville possède une histoire unique avec les Expos et une marque qui demeure connue internationalement. Le Québec offre également un bassin de population permettant à une équipe de représenter beaucoup plus que la seule île de Montréal.
Le travail effectué par le groupe Bronfman a aussi démontré l'existence d'un intérêt corporatif pour le baseball majeur.
Et Montréal apporterait quelque chose de particulier à la MLB : un deuxième marché canadien, une identité francophone unique et une rivalité naturelle avec Toronto et plusieurs équipes du nord-est américain.
Mais la compétition sera féroce.
Les groupes américains intéressés par l'expansion possèdent eux aussi des investisseurs, des projets de stades et des appuis politiques importants.
La MLB ne choisira pas simplement les deux villes qui aiment le plus le baseball.
Elle choisira les deux projets qui offrent la meilleure combinaison de propriétaires, de stade, de marché, de revenus et de potentiel de croissance.
Cette fois, Montréal doit être prête avant que la porte s'ouvre
C'est probablement la plus grande leçon du projet Bronfman.
Montréal ne peut pas attendre que la MLB annonce officiellement son expansion avant de commencer à chercher des investisseurs ou un terrain.
Lorsque le processus débutera, les villes concurrentes auront déjà effectué une bonne partie du travail.
C'est exactement ce que tente de faire le Projet Peanut.
Identifier les terrains maintenant. Réunir les investisseurs maintenant. Construire le modèle financier maintenant. Recruter des dirigeants maintenant.
De cette façon, si la MLB ouvre officiellement la porte à deux nouvelles franchises, Montréal pourra présenter autre chose qu'un souhait nostalgique de revoir les Expos.
Elle pourra présenter un véritable projet.
De la garde partagée à une vraie deuxième chance
Le projet Bronfman s'est terminé brutalement en janvier 2022, mais il a peut-être constitué une étape nécessaire dans le long chemin menant au retour du baseball majeur à Montréal.
Il a démontré que des investisseurs québécois importants étaient prêts à s'intéresser au baseball. Il a permis de tester le marché. Il a forcé la réflexion sur un nouveau stade. Et surtout, il a replacé Montréal dans les discussions de la Major League Baseball près de vingt ans après le départ des Expos.
Le Projet Peanut arrive maintenant dans un contexte potentiellement beaucoup plus favorable.
Pour la première fois depuis longtemps, Montréal pourrait ne pas avoir besoin de récupérer une équipe en difficulté ou de partager une franchise avec une autre ville.
Si la MLB passe réellement à 32 équipes, deux nouvelles places seront disponibles.
Rien ne garantit que Montréal en obtiendra une.
Le Projet Peanut doit encore réunir des propriétaires suffisamment capitalisés, trouver le bon terrain, proposer un stade financièrement réaliste et démontrer à la MLB qu'une franchise montréalaise peut prospérer pendant plusieurs décennies.
Mais contrairement au projet de villes sœurs, l'objectif est maintenant clair.
Il ne s'agit plus de trouver une façon de ramener un peu de baseball majeur à Montréal.
Il s'agit de ramener les Expos.


